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Message non luPosté: 03 Avr 2008 19:32 

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Un corps sous haute pression : consommation et transfiguration du corps
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    Document PDF
  • Auteur(s) : Jean-Claude Pénochet
    Psychiatre des Hôpitaux, Centre Hospitalier et Universitaire, Montpellier.

  • Année : 2005
  • Commentaires sur ce document : Sujet 1
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Note d'Abigael :
Si la seule lecture du résumé de ce document mettait déjà vos neurones sous trop haute pression, comme ce fut le cas pour moi à la première lecture, je vous propose de lire simplement les paragraphes Transfuges et Mutilation qui vous paraitront peut être plus proches des réalités de ce forum...
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Un corps sous haute pression : consommation et transfiguration du corps

Résumé
L’avènement de la postmodernité suivi par celui de l’hypermodernité annoncerait l’effacement simultané de l’altérité et de la subjectivité. Dans ce nouveau paradigme de l’individu contemporain, quel statut pour un corps libéré qui paraît en grand danger de réification ? En suivant ses manifestations sociales, ses apparences, ses transformations et ses transfigurations cliniques, quel destin laisse entrevoir le jeu en forme de corps-fiction d’une pensée radicale poussant jusqu’au bout ses lignes de fuite ?

Le réel n’est plus ce qu’il était.
Jean Baudrillard

À peine avions-nous réalisé que notre modernité devenue traditionnelle cédait le terrain à la postmodernité, qu’il apparaîtrait aujourd’hui que cette dernière s’efface à son tour devant l’avènement de l’hypermodernité [11]. Prolongement de la modernité plutôt que son dépassement, la postmodernité, décompression douce du fonctionnement social et culturel de nos sociétés démocratiques « avancées » et opulentes, réorganisait en profondeur les rapports de l’individu au social sous l’effet de l’essor de la production, de la consommation et de la communication de masse. Le délaissement des grands récits (J.-F. Lyotard), le recul des institutions, le renoncement aux utopies du progrès, consacraient parallèlement le règne de l’individu sans entrave, revendiquant sa totale liberté au sein d’un hédonisme qu’on voulait bien croire généralisé. L’hypermodernité, aboutissement ultime et radical de cette trajectoire, explosion de toutes les limites et du cadre d’entraves qui jouaient encore le rôle de contrepoids, ne peut plus éviter d’en subir le retournement négatif. C’est l’heure du bilan et du grand désenchantement. Car, paradoxalement, plus l’individu est dépendant et plus s’accroît sa demande à l’adresse d’une autorité tutélaire (M. Gauchet). Chacun attend du fonctionnement social ce qui lui fait défaut (C. Melman). Mais désormais, une fois le lien social désintégré et dilapidé, l’abus de biens sociaux n’a plus cours ! L’étayage transcendantal flanche. À l’ivresse de l’homme du présent, seul maître de lui-même mais unique sujet de son royaume, succéderait ainsi l’effroi du vertige solitaire devant le déclin de l’organisation collective. À terme, c’est l’épuisement subjectif de la cohorte des déprimés face au poids de la responsabilité (Erhenberg) comme le réveil des victimes débitrices qui ne savent plus sur qui faire porter la réparation du dommage.Caractéristique de la post/hyper-modernité : recul simultané – sinon effacement, avance-t-on – de l’altérité et de la subjectivité. « L’hypothèse est en somme simple mais radicale : nous assistons à la destruction du double sujet issu de la modernité, le sujet critique (kantien) et le sujet névrotique (freudien) à quoi il faut ajouter le sujet marxien et nous voyons se mettre en place un nouveau sujet, un sujet « postmoderne », à définir » [9].Quelles nouvelles définitions, alors, pour le statut du corps ? Et à en suivre la trace, quelle ligne de mire, quel aboutissement ultime en forme d’épure radicale peut-on dessiner ? Charnellement présent, partout et nulle part à la fois, matrice symbolique sur laquelle repose la représentation du monde, le corps demeure un non-lieu insaisissable malgré la profusion des spéculations théoriques dont il est l’objet. Sans doute demeure-t-il de même étranger à toutes les idéologies qui s’y incarnent et l’imprègnent successivement. Ce n’est qu’en tant que miroir révélateur qu’il apparaît. « Le corps est en définitive le signifiant flottant par excellence, l’analyseur de toutes les instances du réel » [4]. C’est la thèse centrale de l’ouvrage de Jean-Marie Brohm, auquel cet article empreinte sans relâche, Le corps analyseur : essais de sociologie critique [4]. Son façonnement actuel n’est donc à appréhender que comme son dernier avatar. Tour de piste de ces nouvelles transfigurations du corps.

Corps-fiction
Ex « moi-peau » à l’interface de l’interne et de l’externe, écran de projection translucide captant de chaque côté de sa surface le double faisceau de l’intériorité (la psychopathologie de la représentation du corps) et de l’extériorité (la pression sociale, la norme, le rite, la mode), l’enveloppe corporelle d’aujourd’hui semble être le lieu d’un désaxement. À la maîtrise d’œuvre de cette délocalisation, on retrouverait ce procès d’effacement de l’altérité : plus d’autre dans sa différence radicale, seulement du même, désormais dans l’indifférence. Classiquement, subjectivité et altérité fonctionnaient de pair. Mais l’avènement lumineux de la plénitude de l’individu-roi, libéré de l’asservissement à toute transcendance assurée, à toute entière dépendance à l’autre, ferait reculer dans l’ombre la division du sujet. Du coup, le corps qui avait autrefois ce statut particulier et somme toute équilibré d’être à la fois sujet et objet, est soumis à une haute pression de réification. Totale chosification. Le corps émancipé se détache du moi, se désubjectivise. Et il ne semble plus que l’on puisse continuer à compter sur ce bon vieux corps « symbolique » de la modernité dont les supports de la légitimité se sont effondrés. Il s’abstrait dans cette affirmation de liberté absolue et d’autonomie sans partage et semble prendre, contre le parti du sujet, celui d’un pur objet.
Le passage phallique, de l’être à l’avoir, marquait l’induction du sujet, construit autour du vide de la différence sexuelle. Sa déflation, au contraire, dans une sorte de correspondance automatique, provoquerait le transfert de l’être à l’avoir du plein d’un corps objectalisé-fétichisé : non plus être un corps, mais avoir un corps, dans une désolidarisation maximum, chacun jouant désormais pour son propre compte. Un corps réifié qui n’aurait plus rien à faire d’un sujet en état de décrépitude avancée, comme si l’autonomie de l’individu impliquait simultanément celle de son corps, pour ne plus faire qu’un individu-corps, collabé dans le collapsus du sujet.

Déchaînement
Dans ce déchaînement du corps défaisant ce que Dieu lui-même ordonnait depuis les cieux, on veut reconnaître ici-bas la main du capital et de son marché. C’est d’abord naturellement dans la sphère du corps que se joue la « transmutation capitaliste des rapports humains et des valeurs subjectives en propriétés marchandes objectives ». Un corps réifié et dès lors modelable à loisir, lieu d’investissement, de placement, de négociation, de faire-valoir, et pourquoi pas de production artistique.
Mais c’est un corps désormais voué, comme tout autre objet de consommation, à l’érosion de sa valeur d’usage. Car, côté performance, la machine fait mieux, partout : aucun domaine qui ne résiste à sa prolifération. En une bascule de quelques décennies, nos sociétés ont même perdu le souci séculaire d’assurer leur propre survie par la reproduction, à mesure même que les processus en étaient maîtrisés. Les rituels de fécondité se sont réduits aux techniques de procréation médicalement assistée qui jouent jusqu’au bout la dissociation entre les deux volets de la sexualité — procréation et économie érotique — empruntant désormais des chemins divergents. À l’horizon du sexe reproducteur, le clonage promet de nous débarrasser enfin des lourdeurs de la reproduction, elle-même prête à être recyclée dans la sphère marchande, et les ovocytes des belles étudiantes américaines de Harvard sont déjà en vente libre sur le net (des agences commerciales garantissent l’éthique de la transaction). « L’avènement du clone se veut la solution finale au problème de la sexualité et de la reproduction » [1]. Estimé impossible il y a 10 ans, dénaturant le vivant en le tirant à son corps défendant vers l’artefact, le clonage biologique reproductif humain paraît si proche qu’on veut en promulguer l’interdiction mondiale en laissant grande ouverte la back door du clonage thérapeutique.
Le rapport du corps à la valeur d’échange pose plus de questions. Dans un monde où l’échange généralisé est la loi constitutive du cycle marchand, le corps, support de la singularité, y semblait rebelle. Non pas qu’il n’y participe pas, ne serait-ce que par ses aspects fonctionnels. Mais il ne pouvait s’échanger lui-même contre rien. Il n’avait d’équivalent nulle part. Le projet d’un corps totalement virtuel, inscriptible par le codage, change la donne de cette limite constituée par l’« échange impossible du corps » : « La perspective de l’artefact machinique est d’opérer une rupture radicale entre la computation et le corps, d’inventer le corps spectral, un corps exotérique, libéré des contingences charnelles » [1]. Car c’est autour de sa valeur de signe que s’est réfugié le corps, pour ne plus exister qu’au travers de l’enjeu d’une gestion optimale de cette valeur, comme premier signifiant du statut social qu’il convient de faire fructifier. Par cette déréalisation du corps, c’est l’ouverture à un corps-image en 3D, plus vrai que le vrai, digitalisé, simulé, transfiguré, souple, flexible, recomposable, échangeable, prothétique, hyper-réaliste, un corps exposant au gré des modes les signes ultimes de la performance, de l’efficacité, de la vitalité et de la beauté (non plus celle magnétique de la madone mais celle de la Madonna transformiste…). Un corps virtuellement recomposé, encodé dans sa plus simple expression binaire. Avec le clonage virtuel, c’est ici le mouvement inverse de celui du clone biologique : l’artefact programmé tire cette fois l’informationnel vers le vivant et confronte l’humain à la multitude infinie de ses nouveaux doubles — le golem, l’ombre, la marionnette en sont les ancêtres au charme suranné —, au travers de multiples jeux de rôles aux interactions sensorielles étranges [12]. Dans cet imaginaire de la finalité corporelle, l’idéaltype du mannequin, incarné numériquement par Date Kyoto promue première star virtuelle, l’emporte sur celui du robot, aimable machine corporelle domestique ou soldat androïde tueur dénué d’émotion en préparation dans les cartons du pentagone. Clonage, reproduction industrielle ou duplication numérique du corps ne supportent plus seulement le fantasme de l’effacement du vivant conférant l’immortalité mais semblent décidément réaliser l’énigmatique destin objectal du corps de l’hypermodernité.

Plus vrai que le vrai
La dénaturation du corps n’entame en rien son capital. Le recours à l’artifice et à la prothèse ne saurait être dévalorisant, puisqu’il y a belle lurette que le corps a largué les amarres de son essence naturelle. Bien au contraire, on vise sans gêne à faire fructifier ce capital. D’où l’incroyable développement de la chirurgie esthétique, une fois épuisée toute la gamme des produits d’entretien corporels. Le chirurgien, à la fois artiste et hypertechnicien, est une sorte de magicien. Car l’artifice est l’authentique, car c’est un corps qui joue la perfection… à la perfection. Un corps dont le référent s’est inversé : non plus le corps réel de la chair, non plus le corps idéalisé du fantasme, mais le corps idéalisé-réalisé
Un corps conçu en atelier de design, par des « relookeurs » pour le style et des ingénieurs pour la fonctionnalité, avec des kits de réparation et de dopage mis au point au laboratoire. Si l’impératif collectif est de cultiver son corps, il s’agit de le faire pour soi, dans le registre de l’épanouissement et du développement personnel. En ce sens, la nouvelle « culture du corps » du libéralisme postmoderne est bien une imposture : « L’imposture est là totale, car les valeurs corporelles de la forme, de la beauté, de l’hygiène, de la vitalité de la puissance ne renvoient qu’à la consommation égotiste et égoïste de soi, jamais à la transcendance des valeurs qui constituent proprement la culture, c’est-à-dire le rapport à l’autre » [4]. Privé de sa dimension d’échange symbolique, le corps de la postmodernité est sans épaisseur, au sens propre comme au sens figuré, dénué d’arrière-plan, de profondeur et d’espace du secret, intégralement réel, présent et efficace. L’opulence n’est plus de mise. Débarrassé des réserves de graisse et des langueurs de la chair molle, réduit à sa simple structure, inscrit dans la culture du risque et du temps réel [8], le corps anorexique tient le leadership d’un corps informationnel, médiateur d’une nouvelle forme de civilité, qui semble viser en point de mire sa propre disparition.
On ne s’étonne donc pas du recul évident de la catégorie de l’intimité. Mais c’est bien là un autre paradoxe : le corps-individu est devenu une affaire publique, dans une extraordinaire réversion de ce qui en faisait un domaine strictement privé. La surexposition permanente, jusqu’à la saturation, confine à l’exhibition envahissante du champ social. Elle ne serait pas seulement liée à la levée du contrôle disciplinaire et répressif : au-delà de la seule tolérance des conduites, au-delà de son déshabillage social, le corps impudique proprement révolutionnaire trouverait son sens dans un projet de vie « démocratique » [10]. Entre des partenaires égaux respectant l’invention de soi propre à chacun, se tissent des négociations interpersonnelles révisables, où le contrat supplante l’union symbolique des corps.

Pur sexe ?
En point de fuite du sexe hédonique (qui n’a lui-même plus qu’un lointain rapport avec le sexe libidinal, encore arrimé au biologique par la pulsion) le sexuel découplé, le sexuel pour le sexuel, accède dans une référence ultime à lui-même au pur sexuel.
Au centre de l’expression d’un usage sexuel illimité du corps, la pornographie expose pour les solitudes cathodiques cette visibilité totale du sexe et scrute sans relâche son objectivité complète, en recherchant sa plus haute définition dans son grossissement maximum. Elle n’est que l’hypostase sexuelle d’un mécanisme généralisé de désillusion du monde. La sex machine n’est plus celle, carburant encore au désir et à la séduction, d’un James Brown, mais celle expérimentale, dépersonnalisée et froide d’une Catherine Millet jusqu’au-boutiste. Expérience réservée à quelques initiés ou posture artistique, les confins de l’obscène et de la désillusion semblent en tout cas miraculeusement dotés d’une limite infranchissable, puisque le terme de cet exercice hautement risqué demeurerait impossible : « cette impossibilité est tout ce qui reste d’une revanche de la séduction, ou de la sexualité elle-même, sur ses opérateurs sans scrupule — sans scrupule pour eux-mêmes, pour leur propre désir et pour leur propre plaisir » [2].

Transfuges
Au travers du jeu politique des identités, le refus de cet ancrage du sujet à son corps sexué, de cette assignation insupportable au sexe, prend d’autres tournures contestataires. Remettant en cause l’étanchéité des différentes catégories sexuelles et l’hétérosexualité dominante normative (l’hétéronormativité), bi, transsexuel(le)s, transgenres (ni homme, ni femme ou homme et femme), drag-queens, travestis et transformistes jouent sur toute la gamme de la dissonance entre l’être et le paraître d’un côté, le sexe et le genre de l’autre et remettent fondamentalement en question l’idée qu’il y aurait de « vraies femmes » et de « vrais hommes ». Ces transfuges du sexe, qui sont légions militantes, ont trouvé dans la nébuleuse Queer l’appui théorique emprunté à Foucault, Deleuze, Lacan et Derrida d’un post-structuralisme ou d’un néo-déconstructionnisme qui sert d’étendard à la subversion des pouvoirs normatifs. Même l’émergence d’une ontologie du genre et de la distinction sexe/genre, pourtant fondatrice d’une contre-culture, est remise en question, en tant qu’elle renouvelle des stratégies d’exclusion et finalement consolide et reproduit les contraintes pesant sur une sexualité « ontologique » censée précéder la culture [5]. L’idéologie de la différence renvoyant fatalement au paradigme nature/culture, le processus de dénaturalisation s’adresse cette fois à l’hétérosexualité obligatoire et ouvre la possibilité, dans la dimension construite et l’espace du jeu performatif ainsi créé, d’autoriser de nouvelles formations du sujet. Les transformations sociales intervenues ces dernières décennies dans les rapports sociaux de sexe, les contestations des mouvements féministes et gay, prescrivent les brouillages des catégories de pensée binaire qui séparent et opposent l’hétéro/homo-sexualité et les genres. Quant à la capacité opératoire de ce nouveau désordre sexuel à subvertir la hiérarchisation normative et la domination masculine, le parcours ne semble que partiellement entamé. Suffisamment cependant pour que le succès des transgenres bouleverse le paysage prostitutionnel [14] et que transsexuels et transsexuelles — désormais presque à égalité numérique — remplissent les files d’attente protocolaires de la médecine du sexe.
Dans l’artifice vestimentaire, esthétique ou chirurgical, les transgenders comme les transsexuels n’instaurent pas une nouvelle catégorie sexuelle. « Il n’y a pas de troisième sexe » affirment les candidats à l’opération. Ils jouent sur la « commutation des signes du sexe » [3] et demandent au fond que soit reconnue la possibilité du changement d’un sexe vers l’autre, que soit admise la réalité de l’échange du sexe, que soit possible la rencontre et la possession de l’autre sexe dans une opération solitaire. « De l’égalité sociale des sexes, à leur ressemblance physique et psychique, puis à leur indistinction ou à leur différence dans un continuum « d’intermédiaires » se profile l’idée d’une ambiguïté sexuée nouvelle correspondant à la reconnaissance ou à l’avènement de cette androgynie des temps modernes, avec ses effets de neutralisation, voire de négation de la différence des sexes » [13].

Mutilation
Dans son passage à l’acte en forme de mutilation calculée, le transsexuel semble opérer la prescription latente de notre société, celui du rêve postmoderne de l’indifférence des sexes. Illusionniste et metteur en scène des stéréotypes de la féminité et de la virilité, il porte le drapeau d’une profonde révolte, contre le premier (ou le dernier ?) des arbitraires, celui d’être déterminé par le sexuel et confiné dans un sexe d’attribution. Si le corps s’autonomise, plus aucune raison finalement à ce que chacun ne puisse étendre ses possibilités de choix jusqu’à celui de son propre sexe. Si la question de l’identité sexuelle peut être détachée de l’individu, voilà enfin la possibilité d’être débarrassé de cette contrainte inéluctable du sexe. Par cette disposition à loisir du sexuel et pris dans ce mythe revisité de l’androgyne, l’individu hypermoderne cherche à rompre les chaînes de la sexuation, en démontrant la possibilité de la permutation ou de la possession simultanée des signes des deux sexes, qui cache à peine l’objectif final du non sexué.
C’est bien celui qu’affirme sans fard le groupe récemment constitué sur le net des asexuels qui, interrogés par la revue New Scientist [7], se déclarent dépourvus de tout désir et de toute attirance sexuelle mais ne veulent plus être considérés comme des anormaux ou des malades. Forts de représenter 1 % de la population et en s’appuyant sur la recherche « scientifique » de l’expérimentation animale, ils revendiquent, en projetant un combat calqué sur celui de la révolution gay des années 1970, la légitimité de leur orientation sexuelle (naturelle !) au même titre que l’hétéro, la bi ou l’homosexualité. La boucle est bouclée !
Exclu dans un premier temps du champ social, reconnu en deuxième lieu comme un ayant droit de l’ordre médical, le transsexuel est en voie d’apparaître aujourd’hui comme le parangon de la libre détermination de soi-même et, comme tel, le héros moderne de la scène médiatique. Au rang des mutilateurs/réassignateurs volontaires, il fait pourtant pâle figure aux côtés des apotemnophiles. Ce terme créé en 1977 par John Money, psychologue-sexologue à la Johns Hopkins University de Baltimore, désigne les sujets qui présentent une volonté forcenée d’être amputé d’un de leur membre qu’ils vivent comme une difformité insupportable. N’est-il pas de notre liberté d’individu de découper notre enveloppe corporelle à notre stricte convenance ?
En 1997 et 1999, Robert Smith, chirurgien écossais exerçant à Falkirk, a pratiqué des amputations de membre sur deux patients. Ils avaient été préalablement longuement pris en charge par des psychiatres qui s’étaient finalement déclarés impuissants. Dans une coïncidence parfaite avec les questions soulevées par le transsexualisme, le chirurgien anglais justifiait l’intervention par l’absence d’espoir d’amélioration par les psychiatres, la menace qu’ils mettent leur vie en jeu en s’automutilant ou en se suicidant et l’importance de leur souffrance. La seule solution humainement acceptable était donc bien de les opérer. Après la réunion inévitable d’un comité d’éthique, les hommes politiques consultés se posèrent la question de la nécessité de légiférer : pouvait-on laisser les chirurgiens et leurs patients face au vide juridique qu’engendrait une telle situation ?

Simulation
Et pour finir, si la réalité du corps n’est plus ce qu’elle était, qu’en est-il des artifices du corps de la grande simulatrice ? Peut-être concurrencé par cette exaltation généralisée des corps, il semblerait qu’il demeure individuellement relativement silencieux. Mais c’est sans doute d’une part pour pointer au recrutement des « nouvelles pathologies » de la nébuleuse des états limites, des nouvelles formes d’anorexie, de la victimologie, du harcèlement et finalement de l’inflation mondiale de la dépression. C’est peut-être, d’autre part, dans une transformation qui en brouille partiellement les caractéristiques cliniques, pour alimenter les formes extrêmement contagieuses de la « pathologie de masse de l’imaginaire individualiste ». Ce sont les incroyables épidémies d’hystérie collective nées outre-Atlantique [6] telles que le syndrome de la guerre du Golfe et celui de la guerre du Kosovo (répliques du syndrome de stress post-traumatique né après la guerre du Vietnam ?), le syndrome de fatigue chronique, la personnalité multiple et la sensibilité proliférante aux substances diverses qui deviennent des inducteurs de troubles épidémiques étranges. Les personnes toutes atteintes par un même mal revendiquent le statut de pathologie en appelant la science, qui se prête sérieusement à cet examen, à leur chevet. Résurgence contemporaine de l’american nervousness extrêmement répandue il y a un siècle mais qui bénéficie aujourd’hui de la puissance d’une diffusion médiatique empruntant tous les canaux de la communication moderne, c’est l’éternel retour des thèmes sexuels et des traumatismes de l’inceste, du viol, de la pédophilie qui tiennent le hit-parade et se terminent, après avoir fait des milliers de victimes, dans l’apothéose diabolique du satanic ritual abuse et des aliens abductions où les extraterrestres enlèvent puis inséminent les terriennes !
À la réalité matérielle introuvable des causes s’est substituée la recherche d’une origine « socialement » construite. Dans un contexte donné en forme de niche écologique, ces « troubles » recyclent la souffrance inaudible des laissés-pour-compte d’un savoir médical réductionniste. Fondée uniquement sur des preuves, l’evidence-based medicine ne prend plus en charge la douleur « idiosyncrasique » de la périphérie des entités morbides « dures ». « Ce qu’on appelle « hystérie collective » pourrait ainsi être le dernier soubresaut de la solidarité radicale des imaginaires dans un monde refroidi par sa laïcisation exponentielle » [6]. Plus rien à voir avec l’hystérie d’antan. La grande transformation du corps de l’hypermodernité, c’est l’extradition du corps métaphorique — celui de l’imaginaire, du désir, du sublime, du secret qui l’arrachait à sa naturalité —, victime d’une vivisection expérimentale menée par le scalpel froid de la science.
La « psychopathologie du corps » se confronte à une « socio-normalisation du corps » prescrite par les formes de son économie politique. Derrière ces présentations des transformations sociales du corps, toute la difficulté pour le clinicien tiendrait aujourd’hui à décrypter les formes psychopathologiques individuelles supposées invariantes, mais devenues transparentes dans leur expression, par l’emprunt des voies autorisées et répertoriées de transfiguration. En somme, une sorte d’hystérisation sociale du corps.


Références
[1] Baudrillard J. Le corps, un échange impossible ? Prétrentaine 2003 ; n° 12-13.
[2] Baudrillard J. Télémorphose. Paris : Sens & Tonka, 2005.
[3] Baudrillard J. La transparence du mal : essai sur les phénomènes extrêmes. Paris : Galilée, 1990.
[4] Brohm J. Le corps analyseur : essais de sociologie critique. Paris : Anthropos, 2001.
[5] Butler J. Trouble dans le genre. Pour un féminisme de la subversion. Paris : La Découverte, 2005.
[6] Castel PH. Des maladies introuvables aux États-Unis : « hystérie collective » ou pathologie de masse de l’imaginaire individualiste? Le débat 2000 ; n°108.
[7] Collectif. Libido au dessous de zéro : asexuels et fiers de l’être. Courrier international 2005 ; n° 741.
[8] Corbeau JP. Pratiques anorexiques. In : Les nouvelles addiction. Le Nouvel Observateur, 2005 ; hors série n° 58.
[9] Dufour DR. Servitude de l’homme libéré. Le Monde diplomatique octobre 2003.
[10] Giddens A, Mouchard M. La transformation de l’intimité : sexualité, amour et érotisme dans les sociétés modernes. Paris : Les incorrects, Rouergue, 2004.
[11] Lipovetsky G. Les temps hypermodernes. Paris : Grasset, 2004.
[12] Rieusset-Lemarie I. La société des clones à l’ère de la reproduction multimédia. Arles : Actes Sud, 1999.
[13] Uhl M, Brohm JM. Identités sexuelles multiples : les drag-queens. Constructions sexuelles : quel corps?. 1995 ; n° 47-48-49.
[14] Welzer-Lang D, Mathieu L. Les transgenders. Constructions sexuelles : quel corps?. 1995 ; n° 47-48-49.
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